Blonville Sur Mer (14 Calvados)

Blonville Sur Mer dans la Littérature

 

Une journée d'été par... Patrick Rambaud

La Salle des fêtes

L'été est intéressant quand on va à l'école, parce que, précisément, on n'y va plus. En été, les enfants s'ennuient autrement, mais ils y ont pensé toute l'année pour supporter le cours de mathématiques ou la journée dite de plein air, dans un stade à bordure de l'autoroute de l'Ouest. Laissez-moi vous expliquer : j'ai toujours détesté l'école, et chaque journée d'été m'a été belle dans la mesure où elle me vengeait de neuf mois tristounets. · la fin des années cinquante, j'allais au collège, sans doute l'un des derniers du XIXe siècle. On y entrait le matin à huit heures, on en sortait le soir à sept heures, après une interminable étude surveillée, consacrée à un devoir sur table, comme un examen quotidien. Voilà la raison pour laquelle, par la suite, j'ai fui les horaires établis et routiniers, et que le lycée puis l'université m'ont rebuté, rejoignant par là Anatole France qui, lisant Virgile avec plaisir, après ses études, notait : " Depuis que les professeurs ne me l'expliquaient plus, j'en avais une meilleure intelligence et rien ne m'en gâtait la beauté. " Qu'apprenait-on dans mon collège ? La ruse, le mensonge, le nom des sept collines de Rome, les verbes irréguliers anglais et cet esprit de compétition calamiteux d'où viennent nos malheurs. On rêvait à juillet, on voulait de l'air, du soleil, la disparition des contraintes, des notes, des leçons.

Dès les premiers jours de juillet, les enfants partaient à Blonville-sur-Mer (Calvados) par un train dont la locomotive crachait encore de la fumée noire, et jetait des escarbilles de charbon dans l'oil de l'imprudent qui se penchait à la fenêtre malgré l'interdiction (" E pericoloso sporgersi "). C'était les Vacances de M. Hulot. Nous allions dans une pension de famille ; un escalier menait directement à la plage ; on y retrouvait d'année en année les mêmes pensionnaires, ou presque, qui occupaient les mêmes chambres et les mêmes tables dans la salle du restaurant. L'époque flattait les habitudes, les vacances se préparaient de longue date, loin des actuelles improvisations familiales de dernière minute que conditionne la météo.

Les enfants avaient à peu près le même âge ; d'un juillet à l'autre ils grandissaient ensemble. Entre six et quatorze ans, simplement, leurs jeux se modifiaient. Le jeune Parisien, élevé sur du parquet et dans les livres, découvrait une bienheureuse paresse propre à l'été. Les vacances devenaient une variante de l'ancienne " leçon de choses " des classes primaires, en réalité une leçon d'autres choses. On ne disséquait plus la grenouille, on n'étouffait plus la souris, on regardait plonger l'une et gambader l'autre. On s'extasiait sur l'inutile trajectoire d'une armée de fourmis sur le rebord d'une fenêtre. Dans les flaques que la mer laissait derrière elle à marée basse, on allait pêcher les crevettes à la main - jusqu'à la vague de goudron de 1960. On s'amusait, par jour de grand vent, de voir les mouettes en rangs serrés, debout sur le sable, ailes repliées, qui ressemblaient aux zincs prêts à décoller du porte-avions Forrestal, dans les aventures de Buck Danny.

J'avais en horreur les concours de châteaux de sable (encore la compétition), et les matchs de volley (à cause du ballon qui retourne les ongles), et plus tard les boums, Richard Antony sur le Teppaz, le jus d'orange tiède, le frotti-frotta en liberté surveillée, parce que les petites filles devenaient des jeunes filles, que les garçons prenaient une voix rauque, que ces jeux-là, aussi, me paraissaient ridicules : les humains n'étaient-ils pas godiches à côté des autres espèces animales ? Le passereau chante juste. Le faisan ou le paon font la roue, grattent le sol, fouillent la terre du bec à la recherche d'un ver ou d'un grain, mais un caillou suffit à leur becquée symbolique. L'épinoche change de couleur au printemps : rouge vif, il danse en zigzag autour de la femelle choisie, puis il tremble comme un possédé en lui indiquant son nid. Les adolescents étaient plus compliqués au tout début des années soixante ; j'ai toujours fui les complications.

Vous croyez que je m'égare ? Pas du tout, car j'en arrive au sujet, après ces détours, pour y apporter une réponse claire. Une belle journée d'été, pour moi, c'était d'ouvrir les volets sur une mer houleuse et un ciel plombé. Je me disais : " Pourvu qu'il pleuve ! " En effet, à Blonville-sur-Mer, dès que le temps menaçait, il y avait ciné à la salle des fêtes. Cela s'intitulait " Séances jeunesse et famille ". Il fallait attendre trois heures de l'après-midi, en priant pour l'orage et la bruine. · ce moment béni, si le soleil ne revenait pas, nous courions vers la place de la mairie, dans une villa aujourd'hui détruite, Le Puits fleuri, pour réserver nos places à un franc dix.

L'ouvreuse du ciné, Mme Albic, louchait. Elle sortait une grande feuille imprimée avec le plan de la salle, chaque siège de bois numéroté, et elle faisait une croix pour nous attribuer telle place, avec un gros crayon bleu et gras. Deux heures plus tard, elle nous guidait à nos sièges, après avoir déchiré un coin de nos tickets. Je n'ai jamais oublié ce mélange de nanars et de chefs-d'ouvre que j'ai pu avaler pendant les étés pluvieux. Comment oublier le Tsarévitch avec Luis Mariano en veste blanche qui jouait le jeune homme, un pur navet, ou Croquemitoufle avec Gilbert Bécaud ? Bien sûr, pour développer nos imaginations, nous avions étudié les photos en noir et blanc, peintes avec des couleurs pastel, affichées à l'entrée de la salle des fêtes. Le résultat dépassait toujours nos espoirs. Merci, orages normands, qui m'avez fait découvrir Steward Granger que je ne revois jamais sans émotion dans le Prisonnier de Zenda, Scaramouche ou les Mines du roi Salomon. Merci, ciel instable du littoral, de m'avoir donné l'envie de raconter à mon tour des histoires.

Patrick Rambaud

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